L'histoire de l'humanité est intrinsèquement liée à l'histoire de la communication. Si la parole est naturelle, l'écriture est une technologie. Et depuis l'invention de l'imprimerie par Gutenberg, l'homme n'a eu de cesse de chercher des moyens d'automatiser et d'accélérer la production de texte. Mais l'outil qui trône aujourd'hui sur chaque bureau et dans chaque poche – le clavier – a une histoire bien plus complexe, tortueuse et passionnante qu'on ne l'imagine.
Ce dossier de fond vous propose un voyage à travers les siècles, analysant les innovations mécaniques, les accidents historiques et les révolutions numériques qui ont façonné notre manière d'interagir avec les machines.
Partie 1 : Les Prémices (1700-1860)
Bien avant l'apparition de l'ordinateur, le rêve d'une "machine à écrire" hantait les inventeurs.
Le besoin de standardisation
Au 18ème siècle, la correspondance commerciale et administrative explose. L'écriture manuscrite, bien que belle, est lente, irrégulière et parfois illisible. Les copistes sont chers. Il faut un moyen de produire des documents lisibles rapidement.
En 1714, Henry Mill dépose un brevet en Angleterre pour une "Machine artificielle de transcription de lettres". Malheureusement, aucune trace de la machine ne subsiste. C'est le premier fantôme de l'histoire du clavier.
Le Cembalo Scrivano (1808)
L'une des premières machines fonctionnelles est italienne. Pellegrino Turri la construit pour son amie, la comtesse Carolina Fantoni da Fivizzano, qui était aveugle. C'est une innovation majeure : la dactylographie a souvent été poussée par le besoin d'accessibilité. Cette machine permettait d'écrire sans voir le papier. C'est aussi à Turri que l'on doit l'invention du papier carbone.
Le Typographer (1829)
Aux États-Unis, William Austin Burt brevète le "Typographer". C'est une machine lourde, en bois, qui ressemble plus à une trancheuse à jambon qu'à un clavier. Elle fonctionnait avec un cadran rotatif. Elle était plus lente que l'écriture à la main, ce qui a scellé son échec commercial, mais le concept était là.
Partie 2 : La Révolution Sholes et la Naissance du QWERTY (1860-1880)
C'est ici que tout se joue. L'histoire de votre clavier actuel, celui que vous avez sous les doigts en lisant cet article, commence dans un atelier de Milwaukee dans les années 1860.
Christopher Latham Sholes
Imprimeur et inventeur, Sholes cherche à créer une machine pour numéroter les pages de livres. Avec l'aide de Samuel Soule et Carlos Glidden, il transforme son invention en une machine à écrire des lettres.
Leur premier prototype ressemblait à un piano. Il avait deux rangées de touches en ivoire et noir, classées par ordre alphabétique (ABC...). Cependant, ils ont rencontré un problème mécanique majeur : le blocage des marteaux. Lorsque l'on tapait trop vite deux lettres dont les tiges métalliques (les marteaux) étaient voisines dans le panier de la machine, elles s'entrechoquaient et se bloquaient. Il fallait alors arrêter la frappe et les démêler manuellement.
La solution contre-intuitive : Ralentir (ou disperser)
La légende raconte que Sholes a conçu le QWERTY pour ralentir les dactylographes. C'est une demi-vérité. Son but n'était pas de ralentir l'humain, mais d'empêcher la machine de bloquer. Il a analysé les paires de lettres les plus fréquentes en anglais (les digrammes comme TH, HE, IN, ER). Il a ensuite fait en sorte de placer ces lettres le plus loin possible les unes des autres dans le panier mécanique, pour que leurs marteaux ne se croisent pas. Cela a abouti, après de nombreux essais, à la disposition QWERTYUIOP en 1873.
L'alliance avec Remington
Sholes n'était pas un homme d'affaires. Il vend son brevet à E. Remington and Sons, un célèbre fabricant d'armes et de machines à coudre. Remington industrialise la machine. La "Remington No. 1" sort en 1874. C'est un échec relatif (elle n'écrit qu'en majuscules), mais la "Remington No. 2" (1878) introduit la touche SHIFT (Majuscule), permettant de décaler le panier pour écrire en minuscules et majuscules. C'est le début de la standardisation.
Partie 3 : La Guerre des Dispositions et la Victoire du Standard
Pourquoi utilisons-nous encore le QWERTY (et ses dérivés AZERTY/QWERTZ) alors que nous n'avons plus de marteaux mécaniques qui se bloquent ?
L'effet de réseau et la mémoire musculaire
Dès 1880, des écoles de dactylographie ouvrent. On apprend aux secrétaires à taper sur QWERTY en "aveugle" (touch typing). D'autres inventeurs ont proposé des claviers plus logiques, plus ergonomiques ou plus rapides (comme le clavier Blickensderfer). Mais les entreprises refusaient d'acheter des machines "non-standard" car elles auraient dû reformer leurs secrétaires. Les secrétaires refusaient d'apprendre sur d'autres machines car elles ne pourraient pas trouver de travail ailleurs. C'est le parfait exemple de dépendance au sentier (path dependence) : une contrainte technique de 1870 (les marteaux qui coincent) dicte la norme ergonomique de 2024.
L'August Dvorak (1936)
Le professeur August Dvorak a scientifiquement analysé la frappe. Il a réalisé que sur un QWERTY, les doigts parcourent des kilomètres inutiles. Il a conçu la "Dvorak Simplified Keyboard" (DSK) :
- Toutes les voyelles (AOEUI) sont sous la main gauche, rangée du milieu.
- Les consonnes les plus fréquentes (DHTNS) sont sous la main droite, rangée du milieu.
- On peut taper des milliers de mots sans quitter la ligne de repos (Home Row). Bien que prouvé plus efficace et moins fatigant, le Dvorak n'a jamais détrôné le QWERTY. Il est arrivé trop tard.
Partie 4 : L'Ère Électrique et Électronique (1930-1980)
L'IBM Selectric (1961)
C'est la Rolls-Royce des machines à écrire. Fini les barres à caractères, place à la "boule". Une sphère rotative (la tête de golf) contenant tous les caractères frappe le ruban. Avantages :
- On peut changer de police en changeant la boule.
- Plus de blocage possible.
- Une vitesse de frappe phénoménale. Le clavier de la Selectric a défini le "toucher" que beaucoup de claviers mécaniques modernes tentent encore d'imiter.
L'arrivée de l'informatique
Avec les premiers terminaux informatiques (teletypes), le clavier est devenu un périphérique d'entrée de données. Mais il manquait des touches. Une machine à écrire n'a pas besoin de "Control", "Alt", "Escape" ou des touches de fonction "F1-F12".
- ESC (Escape) : Inventée par Bob Bemer chez IBM en 1960 pour permettre aux programmeurs de passer d'un code à un autre.
- CTRL (Control) : Héritée des télétypes pour envoyer des commandes de contrôle (comme "Saut de ligne" ou "Fin de transmission").
- Les flèches : Sur les premiers terminaux, il n'y avait pas de souris. Les flèches (souvent intégrées aux lettres HJKL sur les systèmes Unix/Vi) permettaient de naviguer.
Le Clavier IBM Modèle M (1984)
Si vous entendez un "Clac clac" bruyant et satisfaisant, c'est lui. Lancé avec l'IBM PC, le Model M est considéré comme le meilleur clavier jamais construit. Il utilise des interrupteurs à ressort (Buckling Spring). Il est lourd, indestructible, et a fixé la disposition "101/104 touches" que nous utilisons encore aujourd'hui (Pavé numérique à droite, flèches inversées en T, bloc de 6 touches ins/del...).
Partie 5 : La Révolution Mobile et Virtuelle (2000-Aujourd'hui)
L'arrivée du smartphone a tout bouleversé. Comment faire entrer un clavier de 104 touches sur un écran de 3 pouces ?
BlackBerry et le clavier physique miniature
BlackBerry a prouvé qu'on pouvait taper avec les pouces sur de minuscules touches physiques bombées. C'était l'âge d'or de la messagerie mobile professionnelle.
L'iPhone et le clavier virtuel (2007)
Steve Jobs a détesté les claviers physiques sur téléphone ("Ils sont là que vous en ayez besoin ou non"). Il a imposé le clavier tout tactile. Au début, les critiques étaient sceptiques : "On ne peut pas taper sans sentir les touches". Apple a compensé l'absence de retour tactile par une intelligence logicielle massive.
- Zones de touche dynamiques : Si vous tapez "H", le système sait que la lettre suivante a plus de chance d'être "E" que "Z". En invisible, la zone tactile du "E" s'agrandit légèrement pour capter votre pouce même si vous visez un peu à côté.
- Correction automatique : Le clavier pardonne les erreurs de frappe (fat-finger) en devinant le mot.
Swype et le tracé (Gesture Typing)
Clifford Kushler, inventeur du T9 (le système prédictif des vieux Nokia), a inventé Swype. Au lieu de taper, on glisse le doigt d'une lettre à l'autre. L'algorithme déduit le mot du chemin parcouru. C'est aujourd'hui intégré dans Gboard et iOS.
Partie 6 : Le Futur de la Saisie
Le clavier a survécu à 150 ans d'histoire. Va-t-il disparaître ?
La Dictée Vocale (Voice-to-Text)
Avec Siri, Google Assistant et Whisper (OpenAI), la reconnaissance vocale est devenue incroyablement précise. Pour les textes longs, c'est plus rapide que la frappe (150 mots/minute contre 40-60). Cependant, la dictée manque de confidentialité et n'est pas adaptée à l'édition de code ou de structures complexes.
Les Interfaces Cerveau-Ordinateur (BCI)
Neuralink et d'autres entreprises travaillent sur des puces permettant de contrôler un curseur et de taper par la pensée. Les records actuels permettent à des personnes paralysées de taper à une vitesse proche de la normale. Ce n'est plus de la science-fiction.
Les Claviers Virtuels en Réalité Augmentée
Dans un monde où les écrans sont remplacés par des lunettes AR (Apple Vision Pro), le clavier flotte devant nous. Le défi est le "retour haptique". Taper dans le vide est fatiguant et imprécis. L'avenir passera peut-être par des caméras qui suivent les micro-mouvements des doigts frottés les uns contre les autres, ou par l'IA qui prédit des phrases entières.
Conclusion
Du Cembalo Scrivano de Turri à l'interface neuronale, la quête reste la même : réduire la friction entre notre pensée et sa trace écrite. Le clavier QWERTY/AZERTY est une anomalie historique, un fossile vivant de l'ère mécanique qui a survécu grâce à l'habitude humaine. Pourtant, il reste l'outil de création le plus puissant jamais inventé. Chaque ligne de code qui fait tourner Internet, chaque roman, chaque loi, chaque message d'amour a transité par ces touches. Le clavier virtuel, en nous libérant de la contrainte mécanique, est la dernière évolution de cette lignée, permettant à toutes les langues et tous les alphabets de coexister sur le même appareil.
Références Historiques
- Articles liés :
- Sources externes :