Regardez votre clavier. Les six premières lettres sont probablement Q-W-E-R-T-Y ou A-Z-E-R-T-Y. Avez-vous déjà demandé pourquoi ? Pourquoi le A est-il là et pas ailleurs ? Est-ce le résultat d'une recherche scientifique poussée pour optimiser votre vitesse ?
Spoiler : Non. C'est le résultat d'habitudes victoriennes, de contraintes mécaniques du 19ème siècle et de hasards historiques.
Mais il existe une résistance. Des communautés de passionnés, d'ergonomes et de hackers ont créé des dispositions alternatives (Dvorak, Colemak, Bépo) promettant confort, vitesse et santé. Bienvenue dans la guerre des claviers.
Chapitre 1 : Les Standards Historiques (Le règne du désordre)
Le QWERTY (1873)
Comme vu dans notre article sur l'histoire du clavier, le QWERTY a été conçu pour éviter que les tiges des machines à écrire ne se coincent.
- Défaut majeur : Il surcharge la main gauche (plus faible pour la majorité) et oblige les doigts à faire des sauts constants entre la rangée du haut et du bas. La rangée de repos (Home Row - ASDFGHJKL) est sous-utilisée (seuls 32% des frappes s'y font en anglais).
- Pourquoi il reste : C'est le standard mondial. Il est partout.
L'AZERTY (Fin 19ème)
L'AZERTY est une adaptation francophone du QWERTY. Son origine exacte est floue, mais il s'est imposé en France et en Belgique.
- Défaut majeur : Il est, objectivement, une catastrophe ergonomique pour le français.
- Le point (.) nécessite une majuscule (Shift + ;). C'est aberrant pour la fin de phrase.
- Les chiffres nécessitent une majuscule.
- Le À (A accent grave) est absent des majuscules (très dur à faire sur Windows sans pavé numérique).
- Les caractères très courants comme É ou È sont relégués loin.
- Il n'est même pas standard ! Il existe des variantes différentes selon les constructeurs.
Le QWERTZ
Utilisé en Allemagne, Suisse et Europe centrale. Il inverse Z et Y car le Z est beaucoup plus fréquent en allemand (Zeit, Zoo, Zeitung) que le Y.
Chapitre 2 : Les Alternatives Ergonomiques (La résistance)
Au 20ème siècle, des scientifiques ont tenté de réparer les erreurs du passé. Leur but : minimiser le mouvement des doigts et maximiser l'alternance des mains.
1. Le DVORAK (August Dvorak, 1936)
Le grand-père des claviers ergonomiques.
- Principe : Mettre les lettres les plus fréquentes (AOEUIDHTNS) sur la rangée de repos, sous les doigts forts.
- Résultat : 70% des frappes se font sur la rangée du milieu (contre 32% en QWERTY). Les doigts parcourent beaucoup moins de distance (environ 1,6 km par jour pour un dactylo pro, contre 25 à 30 km en QWERTY !).
- Statut : C'est la seule alternative supportée nativement par tous les OS (Windows, Mac, Linux) sans installation.
2. Le COLEMAK (Shai Coleman, 2006)
Le Dvorak est génial, mais il change tout. Le A passe à gauche, le S change de place... La courbe d'apprentissage est violente. Le Colemak est un compromis moderne.
- Principe : Garder les touches du QWERTY qui sont bien placées (Z, X, C, V pour les raccourcis Copier/Coller sont inchangés). Ne bouger que 17 touches pour optimiser l'anglais.
- Avantage : Plus facile à apprendre pour un utilisateur QWERTY. Très populaire chez les programmeurs.
3. Le BÉPO (La réponse francophone)
Si le Dvorak est pour l'anglais, le BÉPO est pour le français. C'est un projet communautaire libre.
- Principe : Analyser des corpus de textes français (littérature, wikipédia, code) pour placer les lettres.
- Disposition :
- Les voyelles (AUIEO) sont à gauche.
- Les consonnes fréquentes (TSRNM) sont à droite.
- Tous les caractères français sont accessibles directement : É, È, À, Ç, Œ, «, », …
- Le point (.) est accessible sans Shift !
- Bilan : C'est un bonheur absolu pour écrire du français. La fluidité est incomparable. On a l'impression que les mots "coulent" sous les doigts.
- Inconvénient : Il faut réapprendre à taper. Comptez 2 à 4 semaines de frustration intense. Et vous serez perdu devant le clavier AZERTY de votre collègue.
Chapitre 3 : Comment changer de disposition ?
C'est purement logiciel. Vous n'avez pas besoin d'acheter un nouveau clavier (bien que des claviers avec touches vierges ou ré-arrangeables existent).
- Dans l'OS : Ajoutez la langue/disposition dans les paramètres.
- Les autocollants : Pour ne pas être perdu au début, collez les lettres BÉPO ou DVORAK sur vos touches.
- L'entraînement : C'est le secret. Utilisez des sites comme Bépo.fr, Keybr.com ou Monkeytype.
Chapitre 4 : La nouvelle norme AZERTY (NF Z71-300)
Face aux critiques de l'AZERTY classique, l'AFNOR (Association Française de Normalisation) a publié en 2019 une nouvelle norme officielle pour un "AZERTY amélioré".
- Il garde la structure AZERTY (pour ne pas perturber les habitudes).
- Mais il rend accessibles les majuscules accentuées (À, É, È).
- Il ajoute des symboles faciles (@, €, #).
- Il facilite l'écriture des langues régionales (tildes, ligatures). C'est une évolution douce, qui commence à apparaître sur les claviers vendus dans le commerce (souvent avec des marquages supplémentaires bleus).
Chapitre 5 : Lequel choisir ?
- Restez en QWERTY/AZERTY si : Vous utilisez beaucoup d'ordinateurs différents (publics, collègues) et ne voulez pas être perdu à chaque fois. Vous tapez avec 2 doigts ("Hunt and Peck").
- Passez au BÉPO si : Vous écrivez beaucoup de français (écrivain, traducteur, blogueur), vous avez des douleurs aux poignets (RSI), et vous êtes prêt à investir 1 mois d'effort pour un confort à vie.
- Passez au COLEMAK/US-INTL si : Vous êtes programmeur et écrivez surtout en anglais et du code (les symboles []{} sont plus accessibles).
Conclusion
Le clavier n'est pas un objet figé. C'est une interface programmable. Changer de disposition, c'est comme changer de chaussures pour faire un marathon : ça fait bizarre au début, mais vos articulations vous remercieront sur la durée. La guerre des claviers n'aura probablement pas de vainqueur unique, mais la diversité permet à chacun de trouver chaussure (ou touche) à son pied.