Si vous demandez à des linguistes quel est le meilleur système d'écriture au monde, beaucoup répondront sans hésiter : le Hangul coréen. Créé artificiellement au 15ème siècle par le Roi Sejong le Grand pour alphabétiser son peuple, il a été conçu pour être facile à apprendre. "Un homme sage peut l'apprendre avant la fin de la matinée ; un homme sot peut l'apprendre en dix jours", disait-on.
Mais le génie du Roi Sejong a traversé les siècles d'une manière inattendue : son alphabet s'avère être parfaitement adapté à l'ère numérique. Taper en coréen est d'une logique implacable, presque ludique. C'est un jeu de construction (Lego) virtuel.
Ce dossier complet vous explique la mécanique du clavier coréen, la différence entre les systèmes "2-Set" et "3-Set", et comment écrire vos premiers mots.
Chapitre 1 : Le Hangul, un Alphabet Modulaire
Contrairement à l'alphabet latin où les lettres sont alignées les unes après les autres (L-I-N-E-A-I-R-E), le Hangul regroupe les lettres en blocs syllabiques.
Prenons le mot "Hangul" (한글). Il est composé de deux blocs :
- Han (한) : H (ㅎ) + A (ㅏ) + N (ㄴ)
- Geul (글) : G (ㄱ) + Eu (ㅡ) + L (ㄹ)
Visuellement, cela ressemble à des idéogrammes complexes, mais c'est un pur alphabet. Chaque petite barre ou cercle est une lettre. Pour l'informatique, c'est un défi intéressant : l'utilisateur tape des lettres séparées, et l'ordinateur doit les empiler en temps réel pour former des carrés visuels.
Chapitre 2 : La Disposition Standard "Dubeolsik" (2-Set)
C'est le "QWERTY" de la Corée. C'est la disposition que vous trouverez sur 99% des ordinateurs et sur notre clavier virtuel. Son nom, Dubeolsik (두벌식), signifie "Deux ensembles".
La logique ergonomique parfaite
Regardez un clavier coréen. Vous remarquerez une séparation nette :
- Main Gauche : Toutes les Consonnes (ㅂ, ㅈ, ㄷ, ㄱ, ㅅ, ㅁ, ㄴ, ㅇ, ㄹ, ㅎ, ㅋ, ㅌ, ㅊ, ㅍ).
- Main Droite : Toutes les Voyelles (ㅛ, ㅕ, ㅑ, ㅐ, ㅔ, ㅗ, ㅓ, ㅏ, ㅣ, ㅠ, ㅜ, ㅡ).
C'est une différence fondamentale avec le QWERTY où voyelles et consonnes sont mélangées. En coréen, puisque chaque syllabe est une alternance Consonne-Voyelle (C-V-C), vos mains alternent constamment gauche-droite-gauche-droite. C'est un rythme de frappe extrêmement fluide, comme un batteur de batterie, qui réduit la fatigue et permet des vitesses de frappe très élevées.
Les doubles consonnes
Le coréen possède 5 consonnes doubles "fortes" : ㅃ, ㅉ, ㄸ, ㄲ, ㅆ. Sur le clavier, elles s'obtiennent tout simplement en maintenant la touche Shift (Maj) avec la consonne correspondante.
- Q = ㅂ (B)
- Shift + Q = ㅃ (BB)
Même logique pour les deux voyelles composées ㅒ et ㅖ (Shift + ㅐ ou ㅔ).
Chapitre 3 : Comment taper un bloc syllabique (Automate d'assemblage)
Voyons comment le logiciel (l'IME) gère la construction des blocs. C'est automatique et fascinant à observer. Essayons d'écrire "Annyeong" (Bonjour) : 안녕.
- Je tape ㅇ (touche D) -> L'écran affiche ㅇ (bloc incomplet).
- Je tape ㅏ (touche K) -> L'écran fusionne : 아 (A).
- Je tape ㄴ (touche S) -> L'écran place le N en bas : 안 (An). Le premier bloc est fini ? Pas sûr, le système attend.
- Je tape ㄴ (touche S) -> Le système comprend que ce nouveau N ne peut pas aller dans le bloc précédent (impossible d'avoir NN en bas). Il commence donc un nouveau bloc : 안ㄴ.
- Je tape ㅕ (touche U) -> Il combine avec le N : 안녀 (An-Nyeo).
- Je tape ㅇ (touche D) -> Il le place en bas (Batchim) : 안녕 (An-Nyeong).
L'utilisateur ne se soucie jamais de "clore" un bloc. Il tape les lettres à la chaîne, et les blocs se forment et se déforment dynamiquement sous ses yeux.
Chapitre 4 : La Disposition Alternative "Sebeolsik" (3-Set)
Il existe une autre disposition, inventée par le Dr Kong Byung-woo, appelée Sebeolsik (3 ensembles). Elle divise le clavier en trois zones :
- Consonnes initiales (à droite).
- Voyelles (au milieu).
- Consonnes finales (à gauche).
Pourquoi ? Parce qu'en coréen, la même lettre (ex: ㄱ) a une forme et une position légèrement différente selon qu'elle est en début ou en fin de syllabe. Le Sebeolsik permet de taper plus vite car il évite certains conflits rythmiques et est optimisé pour l'anatomie de la main. Cependant, comme le Dvorak en Occident, le Sebeolsik reste une niche pour les passionnés et les dactylographes de compétition. Le grand public utilise exclusivement le Dubeolsik.
Chapitre 5 : Saisie sur Smartphone (Tenchijin)
Sur mobile, la Corée a, comme le Japon, innové pour éviter les petits claviers QWERTY. Le système le plus célèbre (popularisé par Samsung) est le Tenchijin (Cheon-Ji-In / Ciel-Terre-Homme).
Il repose sur la philosophie des voyelles coréennes qui sont composées de 3 éléments graphiques de base :
- | (L'homme, vertical)
- • (Le ciel, point)
- ㅡ (La terre, horizontal)
Le clavier ne propose que ces 3 touches pour faire TOUTES les voyelles !
- Pour faire ㅏ (A) : On tape | puis • (L'homme + Le point à droite).
- Pour faire ㅓ (Eo) : On tape • puis | (Le point à gauche + L'homme).
- Pour faire ㅗ (O) : On tape • puis ㅡ.
C'est un système génial de simplicité qui permet de composer les 21 voyelles du système avec seulement 3 boutons. Les consonnes sont regroupées sur les autres touches du pavé numérique.
Chapitre 6 : Les défis de la Romanisation
Pourquoi ne pas simplement écrire le coréen en alphabet latin (Romanisation) comme au Vietnam ? La romanisation existe (Revised Romanization), mais elle est ambiguë et illisible pour les textes longs. De plus, le coréen a beaucoup d'homophones que seule l'orthographe exacte distingue. Contrairement au Japonais et au Chinois, le Coréen n'utilise presque plus les caractères chinois (Hanja) dans la vie quotidienne, ce qui rend la saisie encore plus directe : on tape ce qu'on entend, sans avoir à choisir dans des listes de caractères (sauf pour des documents juridiques ou académiques).
Conclusion : Lancez-vous !
Apprendre à taper en coréen est gratifiant. En raison de la séparation main gauche / main droite, c'est l'une des langues les plus agréables à dactylographier. On ressent un rythme, une cadence.
Si vous apprenez la langue, forcez-vous à utiliser le clavier coréen (virtuel ou configuré) dès le début. Ne passez pas par la romanisation. Votre cerveau associera directement le son au mouvement du doigt, et en quelques semaines, vous taperez "Saranghae" (사랑해) sans même y penser.
Le clavier Hangul est la preuve vivante qu'une invention du 15ème siècle peut être parfaitement adaptée au 21ème siècle.
Références et Outils d'apprentissage
- Notre clavier :
- Articles sur les écritures asiatiques :
- Sources externes :