Parmi toutes les langues du monde, le japonais détient sans doute la palme de la complexité en matière d'écriture informatique. Imaginez un système qui mélange non pas un, mais quatre systèmes d'écriture simultanément, sans espaces entre les mots, et qui compte des milliers de caractères idéographiques.
Comment fait-on pour taper tout cela sur un clavier qui ne comporte que 26 lettres latines ? C'est le miracle de l'IME (Input Method Editor).
Ce guide exhaustif est destiné aux apprenants de japonais, aux passionnés de technologie et aux curieux qui se demandent comment le Japon a réussi sa transition numérique.
Chapitre 1 : Les 4 Piliers de l'Écriture Japonaise
Pour comprendre le clavier, il faut comprendre la langue. Une phrase japonaise typique ressemble à ceci : 私は東京で寿司を食べました。 (J'ai mangé des sushis à Tokyo).
Analysons cette phrase, elle contient trois systèmes :
- Kanji (Idéogrammes chinois) : 私 (Moi), 東京 (Tokyo), 寿司 (Sushi), 食 (Manger). Ils portent le sens, la racine des mots. Il en existe plus de 2000 d'usage courant (Jōyō Kanji) et des milliers d'autres plus rares.
- Hiragana (Syllabaire natif) : は, で, を, べ, ま, し, た. Ces formes courbes servent à la grammaire (particules, conjugaisons). Il y a 46 hiraganas de base.
- Katakana (Syllabaire pour mots étrangers) : Non présents dans cette phrase exemple, mais utilisés pour écrire "Ordi" (Pasokon), "Café" (Kōhī), etc. Formes anguleuses. 46 caractères de base aussi.
Le 4ème système est le Romaji : l'écriture du japonais avec notre alphabet latin (watashi wa tokyo de...). C'est le pont qui permet la saisie.
Chapitre 2 : Le Fonctionnement de l'IME (Input Method Editor)
Puisqu'il est impossible d'avoir un clavier avec 3000 touches, les ingénieurs japonais ont développé une solution logicielle ingénieuse dans les années 80 : l'IME.
Le processus de saisie étape par étape
Voici ce qui se passe concrètement quand un japonais veut écrire "Tokyo" (東京) sur son ordinateur.
Étape 1 : La Saisie Phonétique (Romaji)
L'utilisateur tape les lettres latines : t o u k y o u.
(En japonais, Tokyo s'écrit Tōkyō avec des voyelles longues, donc "toukyou").
Étape 2 : La Conversion en Hiragana (Automatique) À mesure qu'il tape, l'IME convertit les syllabes latines en hiraganas à l'écran.
toudevient とうkyoudevient きょう À l'écran, on voit : とうきょう
Étape 3 : La Conversion en Kanji (Manuelle/Intelligente) C'est l'étape magique. L'utilisateur appuie sur la touche Espace. L'IME analyse le mot "toukyou". Il regarde dans son dictionnaire et voit que cela correspond à la capitale "Tokyo". Il remplace les hiraganas par les kanjis : 東京.
Étape 4 : La Désambiguïsation C'est là que ça se corse. Le japonais regorge d'homophones. "Kumo" peut vouloir dire "Nuage" (雲) ou "Araignée" (蜘蛛). "Hashi" peut être "Pont" (橋), "Baguettes" (箸) ou "Bord" (端). Si l'utilisateur tape "hashi" et appuie sur Espace, l'IME propose le plus probable (souvent basé sur le contexte de la phrase précédente). Si ce n'est pas le bon, l'utilisateur réappuie sur Espace ou utilise les flèches pour ouvrir une liste déroulante et choisir le bon Kanji.
Étape 5 : La Validation (Entrée) Une fois le bon Kanji affiché, l'utilisateur appuie sur Entrée pour "fixer" le texte et passer au mot suivant. C'est pourquoi vous entendrez souvent les japonais frapper la touche Entrée avec force et satisfaction dans les bureaux : c'est la fin d'un processus de construction.
Chapitre 3 : Les Deux Types de Claviers (Romaji vs Kana)
Il existe deux écoles pour saisir du japonais.
1. La Saisie Romaji (Romaji Nyūryoku)
C'est la méthode utilisée par 95% des japonais aujourd'hui, et 100% des étrangers. On utilise un clavier QWERTY (ou JIS) standard. On tape en anglais phonétique.
- Avantage : Pas besoin d'apprendre une nouvelle disposition de touches.
- Inconvénient : Il faut plus de frappes (2 ou 3 touches pour faire un hiragana). Ex: K + A = か.
2. La Saisie Kana (Kana Nyūryoku)
Sur les claviers physiques japonais, vous verrez des petits hiraganas imprimés à côté des lettres latines. Exemple : Sur la touche "A", il y a aussi le caractère "ち" (Chi). En mode "Kana", si vous appuyez sur A, ça écrit directement ち.
- Avantage : Extrêmement rapide (1 frappe = 1 caractère). Les sténodactylographes pro utilisent ça.
- Inconvénient : Il faut apprendre une toute nouvelle disposition où les hiraganas sont éparpillés sur 4 rangées. Très peu populaire chez les jeunes générations.
Chapitre 4 : Les Raccourcis et Astuces pour l'Apprenant
Si vous apprenez le japonais, voici des astuces indispensables pour votre clavier virtuel ou physique.
1. Le petit "tsu" (っ)
Ce caractère marque une double consonne (pause glottale). Pour l'écrire, doublez la consonne suivante.
- Pour écrire "Gakkou" (École), tapez
gakkou. L'IME transformera le premier 'k' en petit 'tsu' : がっこう. - Alternative : Tapez
xtuoultu(x ou l pour "little").
2. Le "n" syllabique (ん)
Attention piège ! Si vous tapez "Konyoku", l'IME peut croire que vous commencez la syllabe "nyo".
Pour forcer le "n" seul, tapez deux fois n.
- Konbini ->
konnbini-> コンビニ.
3. Les petites voyelles (ぁ, ぃ, ぅ, ぇ, ぉ)
Utilisées pour les sons étrangers (Fa, Ti, Du...).
Préfixez la voyelle avec x ou l.
- Fa (ファ) =
fu+xa(ou simplementfasur les IME modernes).
4. Basculer entre Hiragana et Katakana
- F7 : Transforme tout ce que vous venez de taper en Katakana (très utile pour les mots étrangers).
- F6 : Transforme en Hiragana.
- F8 : Katakana demi-chasse (Half-width), utilisé dans l'informatique bancaire ancienne.
- F9 : Romaji pleine chasse.
- F10 : Romaji demi-chasse (anglais normal).
Chapitre 5 : Le Cas du Smartphone (Flick Input)
Sur mobile, le Japon a inventé une interface révolutionnaire : le 12-Key Flick Input (Saisie par glissement).
Au lieu d'un clavier QWERTY complet qui serait trop petit, on affiche un pavé numérique de 3x4 touches. Chaque touche correspond à une colonne du tableau des hiraganas (A, Ka, Sa, Ta, Na...).
- Touche 1 : "A" (あ).
- Si on touche simplement : あ
- Si on glisse vers la gauche : い (i)
- Si on glisse vers le haut : う (u)
- Si on glisse vers la droite : え (e)
- Si on glisse vers le bas : お (o)
C'est incroyablement rapide. Un adolescent japonais tape souvent plus vite sur son smartphone avec un seul pouce que sur un ordinateur à deux mains. C'est un système unique au monde qui n'a pas vraiment percé ailleurs.
Chapitre 6 : Kaomoji et l'Art de l'Expression (^_^)
Le clavier japonais a donné naissance à une forme d'art : le Kaomoji (Face-Character).
Contrairement aux émojis occidentaux qui se lisent penchés :-), les kaomojis se lisent à l'endroit (^_^).
Grâce à la richesse des caractères disponibles (katakana, signes mathématiques, grec, cyrillique intégré aux polices japonaises), les expressions sont infinies.
- La joie :
(*^▽^*) - L'excuse :
m(_ _)m(C'est un bonhomme qui se prosterne, la tête au sol). - La table renversée (Colère) :
(╯°□°)╯︵ ┻━┻ - L'indifférence :
¯\_(ツ)_/¯(Celui-ci utilise le katakana Tsu ツ pour le sourire).
L'IME japonais intègre souvent un dictionnaire de kaomoji. Si vous tapez "kao" (visage), il vous proposera ces dessins.
Conclusion
La saisie du japonais est une prouesse d'adaptation. Elle montre comment une culture peut s'approprier une technologie étrangère (le clavier américain) et la plier à ses propres règles linguistiques complexes. Pour l'apprenant, maîtriser l'IME est aussi important que maîtriser la grammaire. C'est la clé de l'autonomie, de la recherche dictionnaire et de la communication réelle. N'ayez pas peur des Kanjis, votre clavier les connaît pour vous !
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