Le chinois est sans doute le défi ultime de l'informatique linguistique. Avec plus de 50 000 sinogrammes (Hanzi) répertoriés, dont environ 3 000 à 6 000 sont utilisés couramment, il semble impossible de les faire tenir sur un clavier standard. Il n'existe pas de "clavier chinois" géant avec des milliers de touches (sauf dans les blagues ou des prototypes expérimentaux des années 80).
Alors, comment les 1,4 milliard de Chinois écrivent-ils des SMS, des romans ou du code informatique ? La réponse réside dans des méthodes de saisie (IME) extrêmement sophistiquées qui divisent le monde sinophone en deux camps : ceux qui pensent au son (Pinyin) et ceux qui pensent à la forme (Wubi).
Chapitre 1 : Le Pinyin - La Révolution Phonétique
La méthode la plus populaire aujourd'hui, utilisée par 97% des jeunes et des étrangers, est le Pinyin. Le Pinyin est le système officiel de romanisation du mandarin. Il utilise l'alphabet latin pour représenter les sons.
- Beijing = Běijīng (Nord Capitale)
- Ni Hao = Nǐ Hǎo (Toi Bon = Bonjour)
Comment ça marche sur ordinateur ?
C'est un système prédictif, similaire au T9 mais sous stéroïdes.
- Saisie : L'utilisateur tape les lettres latines du son. Pour écrire "Chine" (Zhōngguó), il tape
zhongguo. - Conversion : Le logiciel affiche une liste de caractères correspondant à ce son.
- Pour "Zhong", il y a 中 (Milieu), 钟 (Horloge), 忠 (Loyal)...
- Sélection : Comme pour le japonais, on choisit le bon caractère avec les chiffres (1, 2, 3) ou la barre espace.
L'Intelligence Artificielle à la rescousse
Si on devait choisir chaque caractère un par un, écrire serait un enfer. Le génie du Pinyin moderne (Sogou Pinyin, Microsoft Pinyin, Google Pinyin) est de gérer des phrases entières.
L'utilisateur tape woxihuanne (Wo Xi Huan Ni - Je t'aime bien).
L'ordinateur analyse la séquence. Même si "Xi" a 100 significations et "Huan" en a 50, la combinaison "Xi Huan" (Aimer) est statistiquement la plus probable après "Wo" (Je).
Résultat : La phrase 我喜欢你 s'affiche instantanément sans avoir besoin de choisir manuellement chaque mot. C'est ce qu'on appelle la "Saisie intelligente de phrases".
Le "Fuzzy Pinyin" (Pinyin Flou)
La Chine est immense et tout le monde ne parle pas le mandarin standard (Putonghua) avec un accent parfait. Beaucoup de gens du Sud confondent les sons "S" et "Sh", ou "In" et "Ing". Les IME modernes ont des options "Fuzzy" : si vous tapez "Si", il vous proposera aussi les mots en "Shi", pardonnant votre accent régional.
Chapitre 2 : Le Wubi - La Méthode des Formes (Pour les Pros)
Si le Pinyin est facile à apprendre, il a un défaut : il est limité par les homophones. Il faut souvent regarder l'écran pour vérifier que le bon mot est choisi. Cela ralentit la frappe. Pour les dactylographes professionnels, les greffiers ou les transcripteurs qui doivent taper à la vitesse de la parole (200 caractères/minute), il existe une méthode plus dure mais plus efficace : le Wubi (Wubizixing).
Le principe : 5 traits pour tout décrire
Le Wubi ne se soucie pas de la prononciation. Il se base sur la structure graphique du caractère. Le clavier est divisé en 5 zones (Wu = 5, Bi = Pinceau/Trait) correspondant aux 5 traits de base de la calligraphie chinoise :
- Horizontal (一)
- Vertical (丨)
- Diagonale gauche (丿)
- Diagonale droite (丶)
- Crochet (乙)
Chaque touche du clavier QWERTY est associée à une "racine" ou un morceau de caractère.
- Pour écrire 明 (Clair/Lumière), qui est composé du soleil (日) et de la lune (月).
- L'utilisateur connaît par cœur que la touche
Jcorrespond au soleil et la toucheEà la lune. - Il tape
J+E-> 明 apparaît instantanément.
Pourquoi le Wubi est-il supérieur en vitesse ?
- Pas d'homophones : Chaque combinaison de touches donne un caractère unique. Pas de liste de choix, pas besoin de regarder l'écran. On tape en aveugle total.
- Concision : Tout caractère, même le plus complexe (comme biang avec 58 traits), peut être tapé en maximum 4 frappes.
- Oubli de la prononciation : On peut taper un caractère dont on a oublié le nom, tant qu'on sait à quoi il ressemble.
Cependant, la courbe d'apprentissage est brutale. Il faut mémoriser des centaines de racines et leur position sur le clavier. C'est une compétence qui se perd chez les jeunes générations.
Chapitre 3 : La Saisie Manuscrite et Vocale
Avec l'arrivée des écrans tactiles, une troisième voie s'est ouverte.
La reconnaissance d'écriture
Sur smartphone, beaucoup de personnes âgées, qui n'ont jamais appris le Pinyin à l'école (il a été standardisé dans les années 50/60), préfèrent dessiner le caractère au doigt. Les algorithmes de reconnaissance sont aujourd'hui stupéfiants, capables de reconnaître des gribouillis hâtifs.
La voix
Comme ailleurs, la dictée vocale (WeChat) est massivement utilisée, mais elle pose des problèmes de confidentialité dans les lieux publics et ne permet pas d'écrire les caractères rares ou littéraires avec précision.
Chapitre 4 : Zhuyin (Bopomofo) - La voie de Taïwan
À Taïwan, on n'utilise pas le Pinyin (système de Chine continentale), mais le Zhuyin (ou Bopomofo). C'est un véritable alphabet phonétique de 37 symboles (ㄅ, ㄆ, ㄇ, ㄈ...) dérivés de vieux caractères chinois.
- Chaque touche du clavier a un symbole Zhuyin.
- On compose le son, puis on ajoute le ton (1, 2, 3, 4). C'est un système intermédiaire entre le Kana japonais et le Pinyin. Il permet d'indiquer la prononciation très précisément. Sur un clavier taïwanais, les touches sont surchargées d'inscriptions !
Chapitre 5 : L'impact sur la langue et le cerveau
L'utilisation massive du Pinyin a un effet secondaire inattendu : l'amnésie des caractères (Character Amnesia). Beaucoup de jeunes Chinois, habitués à ce que l'ordinateur leur propose le caractère, savent reconnaître les mots, mais ne savent plus les écrire à la main de mémoire. Ils ont oublié l'ordre des traits. C'est un phénomène culturel qui inquiète les éducateurs et redonne de la valeur à la calligraphie traditionnelle.
Conclusion
Taper en chinois est une expérience fascinante qui mélange mémoire auditive (Pinyin), mémoire visuelle (Wubi/Reconnaissance) et intelligence artificielle. C'est la preuve que la technologie ne se contente pas de supporter la langue, elle la transforme. Si vous apprenez le chinois, commencez par le Pinyin, c'est votre passeport pour le monde numérique de l'Empire du Milieu.
Pour approfondir
- Comparaisons Asiatiques :
- Articles techniques :
- ASCII : L'Histoire Secrète (Pour comprendre l'encodage des caractères)
- Ressources externes :